Climat. Labeyrie, le climatologue qui réveille les consciences

, par @Bruz_Citoyenneté

Ouest France - Environnement - 28/10/2015 - Serge POIROT


Laurent Labeyrie, ici chez lui à Arzon, est l’un des contributeurs de l’ouvrage collectif « Climat, le temps d’agir » (Le Cherche Midi, 303 pages).

Impatient de voir le changement climatique être vraiment pris au sérieux, le paleo-océanologue morbihannais Laurent Labeyrie multiplie conférences, débats et réunions.

Le jour est encore pâle, ce samedi d’octobre et, déjà, une centaine de personnes - hommes, femmes, grands ados ou vieilles barbes - se pressent à la Maison des associations de Bruz (Ille-et-Vilaine). Au saut du lit, ils viennent écouter la magistrale leçon d’un éminent climatologue. Deux heures de cartes rougeoyantes, de courbes de températures qui s’affolent, de catastrophes annoncées. Pour ne pas décrocher, mieux vaut avoir l’esprit vif et le moral au beau fixe.
Des conférences comme celle-là, le professeur Laurent Labeyrie en donne trois par semaine, à travers la Bretagne et les régions voisines. L’homme, bientôt septuagénaire, espère qu’il va « tenir le coup » encore longtemps, car il est bien décidé à réveiller les consciences et « secouer le système ».
La spécialité de Laurent Labeyrie, c’est de lire l’histoire du climat dans les sédiments marins. Il sait remonter trois millions d’années de températures, au centième de degré près. Sa vocation est venue lorsque, enfant, il cueillait les fossiles de coraux dans les carrières des environs de Paris. « S’ils sont là, c’est parce qu’il y a eu 40 mètres de mer », a-t-il compris plus tard. Personne ne s’inquiétait alors de la montée des océans.
Laurent Labeyrie a été nourri de science dès sa plus tendre enfance. Sa mère biophysicienne et son père physicien nucléaire étaient, dit-il, « convaincus que les scientifiques ont une responsabilité vis-à-vis de la société. Qu’ils ont un devoir de partager leur savoir. »
Cet impératif l’a poursuivi toute sa carrière, consacrée à la recherche et à l’enseignement. Géophysicien plongé dans la paléo-océanologie, directeur de recherches au CNRS, il s’est, pendant quarante ans, partagé entre les amphis des universités, les missions sur les mers et les paillasses du Laboratoire des Sciences du climat et de l’environnement (LSCE), au sein duquel le Breton Jean Jouzel menait des travaux parallèles sur des carottes de glaces polaires.
Tous deux se sont retrouvés parmi les experts du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat. Le Giec?, qui alimente depuis vingt ans les négociations sur le changement climatique, a été créé en 1988, sous l’égide de l’Onu. À l’époque, des scientifiques d’un peu partout sonnaient l’alerte. « On s’est aperçu qu’il se passait des trucs bizarres, se souvient Laurent Labeyrie. On observait des températures qu’on n’avait pas rencontrées depuis 2 000 ans. Le climat était en train de changer. Mais on n’était pas sûr, alors, que l’homme en était la cause. »
« C’est maintenant qu’il faut agir »
Aujourd’hui, il n’a plus aucun doute quant à la responsabilité des humains et des gaz à effet de serre qu’ils envoient dans l’atmosphère. L’exploration des climats préhistoriques lui a appris ce qu’il advient avec seulement quelques degrés de plus. Les glaces qui fondent, les mers qui montent, les terres englouties. Les sécheresses, les inondations et les espèces vivantes qui périssent, faute de savoir s’adapter. « On va vers de grosses catastrophes, dit-il comme on annonce un orage. Je sais ce qui va arriver et je pense qu’on peut s’y préparer. »
Sous l’assurance tranquille bout une vive impatience. Le temps de la recherche est passé ; il consacre maintenant sa retraite à transmettre, convaincre, essayer de transformer son savoir enactes. En 1988, il est devenu adjoint au maire chargé de l’environnement de la petite commune où il vit, Arzon, au bord du golfe du Morbihan. Cuisante expérience : il espérait y faire souffler le grand vent du « développement durable » ; il a à peine réussi à convaincre ses concitoyens de trier leurs déchets.
À l’approche de la Cop21, la grand-messe mondiale qui se tiendra fin novembre à Paris, le changement climatique est devenu à la mode. On s’arrache les climatologues. Laurent Labeyrie court de conférences en débats, répond à mille questions, explique ce qui nous attend et comment y faire face. Mais la frustration guette à nouveau : « Les conférences réunissent souvent des gens déjà convaincus : ça ne sert à rien ! »
Comment « mettre la science au service de la société » ? Comment faire entendre qu’il est urgent d’agir, quand tous voudraient seulement continuer comme avant ?
À Vannes, avec une poignée d’autres experts, le paléo-climatologue a lancé, tout récemment, l’association Clim’action. Ce mouvement « citoyen et républicain » voudrait faire passer le message qu’il faut réduire « de 10 % par an » les émissions de carbone, autrement dit, la consommation d’hydrocarbures.
« Tous les indicateurs sont au rouge, lance-t-il à son assemblée bruzoise. On a cinq ans pour inverser la tendance. C’est maintenant qu’il faut agir. » Il trouve que « le gros problème, c’est la lenteur des gens à bouger ». Mais il dit aussi rester optimiste : « Les choses évoluent. Il y a vingt ans, même les scientifiques n’étaient pas convaincus que la Terre se réchauffait… »